Disparition des insectes : le monde en péril…

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Du « feu » qui tombe littéralement du ciel… Voilà une formule qui semble digne d’un vieux mythe gallo-romain, mais qui résume parfaitement les derniers épisodes caniculaires vécus en ce mois de juin. Et tandis que l’atmosphère incandescente me forçait à rester terrée, telle une larve languide gisant devant mon ventilateur, je ne pouvais m’empêcher de penser, à la fois avec colère et tristesse, une chose très simple : « Mais qu’est-ce qu’on a foutu ! ».

Un triste constat

Alertés pourtant depuis des dizaines d’années par de grands scientifiques, nous avons choisi de fermer les yeux. Mais il sera difficile de continuer à agir de la sorte maintenant que le mal est fait. La planète se réchauffe à une allure considérable, et il semblerait que nous sommes en passe de vivre un bouleversement irréversible. Nous avons contribué à son avènement et, tous autant que nous sommes, nous en paierons le prix. En premier lieu les plus démunis, et voilà qui fait déjà mal. Mais cela m’attriste encore plus de penser à ces innombrables formes de vies innocentes qui devront subir le même sort. Des gibbons de Bornéo aux grenouilles de verre de l’Amazonie en passant par les ours polaires, etc. La majorité de nos congénères non-humains soufreront (et souffrent déjà) de notre folie destructrice.

Songeant à ce sombre avenir qui nous attend, je me rassurais à l’idée du fait que certaines espèces peuvent également y trouver leur compte et proliférer. C’est actuellement le cas de divers arthropodes tels que l’ascalaphe soufré ou le citron de Provence, qui profitent du réchauffement de l’air ambiant pour étendent leur aire de répartition de plus en plus au nord. Tout comme les agaçants moustiques ! Après tout, peut-être est-ce monnaie courante pour la majorité de ces petits êtres, bien plus adaptables que nous autres mammifères ? La situation aurait-elle pu ainsi évoluer de manière favorable depuis les dernières années ?

Malgré la disparition de nombreux insectes, certains profitent d réchauffement climatique comme cet ascalaphe ambré (libelloides longicornis).

 

J’entrepris de faire quelques recherches pour tenter de corroborer cette réflexion réconfortante. Mais malheureusement, lignes après lignes, je désespérais de constater que tout avait finalement empiré, comme le laissait présager la dernière étude retentissante en date de 2019, annonçant alors que 40% des insectes étaient menacés d’extinction un peu partout dans le monde. Aujourd’hui, plus de 25 000 espèces seraient éradiquées chaque année de la surface de la terre. Peut-être bien plus encore, sachant que nous sommes loin d’avoir découvert toutes les merveilles qui nous entourent. Les orthoptères (criquets, sauterelles et grillons) disparaissent de la région Île-de-France, tandis que les papillons désertent la région Nouvelle-Aquitaine (même nos lézards des murailles se grillent un peu trop fort la couenne et préfèrent s’exiler dans les Pyrénées !). Partout dans le monde, l’effondrement de la biodiversité est total, et commence par endroit à poser de sérieux problèmes. La disparition des insectes en particulier, déjà bien entamée, aura des conséquences dramatiques, encore trop sous-estimées…

 

Les insectes, artisans de la vie terrestre

Le soufré (Colias hyale) s’adonnant à butiner – ©Morgane Peyrot

 

Plus que nous ne voulons l’imaginer, notre espèce, ainsi que bon nombre d’animaux, dépendent en grande majorité du « travail » accompli chaque jour par les insectes. Cela est dû en particulier au lien si fondamental que ces derniers entretiennent avec les plantes…

Plantes et insectes sont l’exemple même de la complémentarité. De leur duo découle l’engrenage du cycle de la vie. Car les végétaux constituent la ressource primaire essentielle à tous les êtres vivants pour se nourrir, se loger ou se guérir. A titre d’exemple, le service de pollinisation offre près de 70% de la diversité de nos ressources alimentaires. Sous nos latitudes 80% des plantes à fleurs sont « entomogames », ce qui signifie qu’elles dépendent des insectes pollinisateurs pour se reproduire. Et ils sont nombreux ! Outre l’abeille domestique hyper médiatisée, il y a près de 25 000 espèces d’abeilles sauvages dans le monde, dont environ 1000 rien qu’en France ! Sans oublier tout le cortège de papillons, de coléoptères et de syrphes, petites mouches à l’allure de guêpes ou de bourdons que l’on élimine souvent par confusion. Ces pollinisateurs sont bien plus efficaces que les habitantes de nos ruches et indispensables à de nombreuses plantes.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là car les insectes interviennent dans tout le cycle de développement du végétal. Y compris les insupportables phytophages dévoreurs de salades ! Dans la réalité d’un écosystème, ils empêchent la prolifération des espèces à tendance « envahissante », ils régulent la croissance des végétaux et les rendent plus résistants par la pression de sélection qu’ils exercent. Il y a aussi les décomposeurs, dont de nombreuses larves de coléoptères ou encore certains asticots. Ces insectes ont une activité cruciale pour l’environnement : sans eux le paysage n’aurait pas fière allure, jonché de détritus, de cadavres et de matière fécale. De plus, ils entretiennent la fertilité du sol en rendant la matière organique biodisponible pour les plantes (sous forme de minéraux), qui peuvent ainsi les absorber. Les plantes ne sauraient être sans cette multitude de services rendus. Réciproquement, tous ces insectes qui se nourrissent de pollen, nectar, d’organes végétaux morts ou vivants, et les utilisent pour faire leur nid ou nourrir leur couvain, ne peuvent survivre sans ces dernières…

Les bousiers et autres décomposeurs comme ce géotrupe, jouent un rôle essentiel au renouvellement des sols, par la dégradation de la matière organique en humus.

 

La surface d’Île-de-France ensevelie sous les excréments !

Pour preuve de l’importance des décomposeurs, voici la drôle d’histoire des plaines de l’Australie, qui après l’introduction de bovins par les Colons à la fin du XVIIIe siècle, finirent littéralement noyées sous les excréments. Les bousiers locaux, habitués aux déjections de marsupiaux n’ayant pas trouvé celles des vaches à leur goût, aucun travail de décomposition ne fût entamé. Plus d’1 million d’hectares finirent alors ensevelis, avec des conséquences désastreuses pour l’environnement et l’économie.  Sous ces montagnes de déchets amoncelés, plus aucune plante ne pouvait pousser, privant ainsi la faune autochtone de ressources et les vaches de leur pâture. Pour remédier au problème, l’importation de bousiers depuis Pretoria et Montpellier a été nécessaire durant près de 15 ans !

Une ressource alimentaire privilégiée

Les insectes sont aussi une source de nourriture nécessaire à de nombreuses communautés animales. Notamment les oiseaux, dont la plupart des spécimens, même granivores à l’âge adulte, utilisent les insectes pour fournir à leurs petits un apport de protéines. Privés drastiquement de ces denrées, leur population commence à en pâtir (en plus d’être affectés par l’usage des pesticides, et la destruction de leurs habitats). En témoignent nos campagnes silencieuses. D’après des études du CNRS et du Muséum National d’Histoire Naturelle rapportées en 2018, plus d’un tiers de l’avifaune a disparu du paysage agricole ces 20 dernières années. Dont certains représentants de façon drastique telle la perdrix grise, dont les effectifs ont chuté de 80 à 90% depuis les années 1990 ! Avec eux les crapauds, chauve-souris et même d’autres insectes carnivores commencent à subir le même sort…

Ce cercle vicieux est un véritable calvaire pour la faune sauvage, et il pourrait l’être également pour certains peuples entomophages qui consomment traditionnellement les insectes depuis des générations. C’est le cas dans de nombreux pays d’Asie, d’Afrique, d’Amérique latine, et chez les Aborigènes d’Australie. Loin d’être un cliché, les fameux « criquets grillés » sont toujours monnaie courante sur les étals des marchés en Thaïlande, au Nigéria, au Guatemala, etc. A ceux-ci se mêlent de nombreux autres insectes, en particulier les coléoptères, les chenilles, et beaucoup d’autres larves. Selon les estimations de la FAO, les insectes seraient le pain quotidien d’environ 2 milliards d’individus dans le monde, ce qui n’est pas rien ! Ils représentent un réel moyen de survie dans les régions où les conditions climatiques sont rudes comme le désert du Sahara. Si tous viennent à disparaître, comment les populations autochtones remplaceront-elles ces précieux apports de protéine et de nutriments dans leur alimentation ?

 

Aider les insectes ?

Cela n’était qu’un petit tour d’horizon des services rendus à l’environnement et à l’humanité par les insectes, sans évoquer leur utilisation dans la médecine, l’industrie textile, etc. Il est probant qu’ils sont partie intégrante de notre quotidien et que la situation actuelle nous prépare à un avenir catastrophique si nous ne changeons pas notre regard et nos habitudes à leur égard. S’il est clair que de réelles mesures doivent être appliquées à l’échelle gouvernementale, nous pouvons tous agir en leur faveur, chacun à notre échelle, pour les soutenir, notamment au jardin !

Ménagez un coin pour les insectes, simplement en laissant se développer les fleurs autochtones sur quelques mètres carrés – ©Morgane Peyrot

 

Vous pouvez commencer par aménager un espace accueillant pour les insectes, à condition de respecter le principe de la réduction des interventions, ce dont nous n’avons pas l’habitude, toujours occupés à « entretenir » et « gérer » notre environnement. Ne cherchez pas à obtenir un endroit trop propre, car feuilles mortes et brindilles abriteront coccinelles et chrysopes, friandes de pucerons. Préservez des zones de friche, laissez pousser l’herbe et les fleurs autochtones, cela favorisera les pollinisateurs et les prédateurs comme les guêpes parasites, dévoreuses de chenilles !

Enfin, variez les essences et les offres d’habitats. Si vous leur proposez nourriture et logis, les « auxiliaires » trouverons leur place et se chargeront naturellement des « nuisibles » et même des champignons, telle la coccinelle à 22 points (Psyllobora vigintiduopunctata) qui se nourrit d’oïdium ! Cela vous donnera également le plaisir de faire la rencontre de nouveaux amis qui ne manqueront pas de vous étonner et de vous émerveiller : vous pourrez observer autour de vous la minutie des abeilles sauvages, l’agilité des syrphes, ou encore la grâce des chrysopes. Vous pourriez bien finir par les trouver beaux, les accepter, et pourquoi pas, les aimer ?

 

 Les bénéfices du « jardin sauvage » 

Le manque d’insectes prédateurs et pollinisateurs dans les cultures rend le monde agricole dépendant de l’agrochimie, avec les conséquences que nous connaissons… Aujourd’hui les bienfaits d’une agriculture plus « naturelle » ou « sauvage » ne sont plus à démontrer. Dans la revue Science du 22 janvier 2016, une étude d’ampleur internationale menée par l’INRA, prouvait que l’abondance des pollinisateurs sauvages expliquait à elle seule une différence de rendement de l’ordre de 20 à 31% pour les petites parcelles ! D’autres études ont montré une corrélation entre la présence de carabes et la réduction du nombre d’adventices, etc. La proximité des haies, des massifs fleuris, mais également des friches se révélait favorable tant à la biodiversité qu’à la productivité. Alors, n’ayez plus peur du « désordre », faites confiance à la nature en osant la spontanéité ! Vous ne regretterez pas de récolter les fruits de votre havre d’abondance et d’équilibre.

 

 

Si cet article vous a plu, je vous invite à découvrir (et à faire découvrir !) mon guide Larousse sur les insectes. Cet ouvrage grand public accessible aux débutants et aux plus jeunes, est à la fois un guide d’identification et un ouvrage militant, destiné à mieux faire connaître les insectes et à plaider pour leur causer, tout en vous faisant partager ma passion. N’hésitez pas à m’en donner des nouvelles, cela fait toujours plaisir et me permet de m’améliorer pour vous proposer des ouvrages toujours plus accessibles et ludiques.

Belles découvertes entomologiques à toutes et à tous et à bientôt !

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